Mon Bourbonnais

Article trouvé sur internet, merci Grégoire !!! Quand tu vis à Montluçon, t’es plus vite à Porto qu’à Paris

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La distance, c’est dans ta tête. Je me disais ça l’autre jour, passager d’un covoiturage Clermont-Ferrand / Vallon-en-Sully, coincé entre un jeune prêtre en habit qui revenait de Murat et un apprenti gendarme qui s’en allait vers Montluçon.

Les chauffeurs, un couple de jeunes militants NPA – d’après ce qu’on pouvait déduire des autocollants sur le tableau de bord –, n’en menaient pas large.

Chacun évaluant grosso modo l’impact potentiel de ses sujets de conversation auprès des quatre autres, il régnait dans l’habitacle un silence de foin mouillé, entrecoupé de temps en temps par le prosélytisme compulsif du religieux qui tenait à nous rappeler que si nous étions là, heureux et conquérants, c’était quand même grâce au Christ-mort-pour-nous-sur-la-croix.

Moi, empêtré dans toutes mes ficelles sociales, je me contentais d’afficher le traditionnel sourire de proie. J’étais un peu perdu. Sans code. Sans ressource. La situation m’y autorisant, je me livrais à une sorte de prise de recul. Où est-ce que ça a commencé  ? Quand est-ce que ça a commencé  ?

Ah oui  : trois heures plus tôt. J’étais avec mes potes, à Porto. Putain, Porto… C’est là que ça m’a frappé, le coup de la distance.

La préhistoire : YouTube n’existait pas

J’ai emménagé dans l’Allier à la préhistoire. YouTube n’existait pas. Les téléphones servaient à téléphoner. Et pour voyager, on prenait soit son véhicule, soit les transports en commun. Imaginez  : fallait aller à la gare pour acheter un billet de train.

Quoi que tu fasses – papiers, courses, réseau, copains –, fallait bouger. Pas le choix. T’enfiler de la route. Du rail. Être patient. Pas trop penser à l’heure. Éviter les ornières. Tu t’y faisais… Enfin tu t’y résignais, quoi. C’était comme ça.

Il y avait d’ailleurs déjà ce dicton que j’adorais et qui résume encore assez bien nos vies à nous autres crétins, qui, en 2016, nous obstinons à vivre loin des villes :

«  Dans l’Allier, t’es au milieu de tout, mais au centre de rien  !  »

C’était à peu près ça. Autoproclamé «  centre géographique de la France  », ce département oublié donnait l’impression d’être survolé ou contourné par la plupart des grands axes de circulation.

Mon AX tremblait à 110

Un jour un vieux m’a dit :

«  Ici tout est à une heure de distance. Sauf ce qui est à trois heures. »

Ça m’a fait marrer, sur le coup. Mais il avait raison.

  • Clermont-Ferrand  : une heure. Bourges  : une heure. Moulins  : une heure. Guéret ou Aubusson  : une heure. Nevers  : une heure.
  • Paris, Lyon, Limoges, Aurillac  : trois heures.

Moi, j’avais une AX qui tremblait à 110. L’autoroute lui causait de réelles bouffées d’angoisse, je respectais sa fragilité émotionnelle en favorisant le train dès qu’il s’agissait de grands trajets. Le train, c’était génial. Pratique et tout. Il y en avait quatre par jour, sur la ligne Montluçon-Paris, dont deux directs, qui s’arrêtaient à Vallon-en-Sully. On garait sa bagnole sur le quai, carrément, et on sautait dans le Corail.

De fait, Paris était tout près. Alors que Lyon… Fallait descendre à Montluçon ou monter à Moulins, changer à Saint-Germain-des-Fossés. Tout un bordel. Laisse tomber. J’y allais pas. Personne n’y allait. Lyon, c’était l’étranger.

Quand tu voyageais loin, tu garais ta bagnole à Vallon, pour le train de cinq heures du mat. Puis RER jusqu’à Roissy. Puis banco.

La fois de trop

Quand tu revenais deux mois plus tard de Delhi ou de Niamey, perclus d’hiver et de chagrin, t’avais plus qu’à récupérer ton carrosse sous quatorze centimètres de givre, tourner la clé dans le contact et prier pour que ta batterie ait survécu à l’hiver.

La ville, la grande ville, la référence, les week-ends, les boutiques, les restos, les musées, les spectacles, c’était Paris. Reine du monde. Les vieux partaient en groupe quand décembre venait, admirer les vitrines des grands magasins. C’était tout près.

Puis petit à petit, les trains se sont raréfiés. À chacune des grandes réformes horaires, les communicants de la SNCF nous déversaient leur tombereau de mots en -té. Efficacité. Lisibilité. Rapidité. Équité… Tout un vacarme de pensées creuses pour enrober la vérité  : Paris allait peu à peu s’éloigner.

On a pourtant persisté un temps, maugréant, à voyager en train. Jusqu’à ce que chacun d’entre nous ne vive sa fameuse fois-de-trop. La période de travaux de trop. L’augmentation de tarif de trop. Le retard de trop. Voire l’annulation de dernière minute de trop.

Quand il a commencé à être clair que le rail ne serait plus jamais la solution pour personne – en tout cas personne qui se déplace pour des raisons professionnelles –, nos cartes se sont brutalement redessinées.

L’Aire des Vérités

Entre-temps, Lyon s’était rapproché. Le temps de troquer son AX contre un machin plus fiable, et voilà qu’ils avaient fait des travaux sur la nationale 7. Des deux fois deux voies. Des pans à 110. Un long raccord autoroutier depuis Roanne…

La capitale des Gaules venait vers nous à grand pas. On était loin de se douter qu’elle deviendrait, un jour, la capitale de l’Auvergne. Mais déjà, on y prenait l’avion. On y faisait la fête. On y allait voir des spectacles. On s’y réjouissait. On s’y débarrassait dès qu’on pouvait de nos frusques de paysans. Bien sûr, il fallait y aller en bagnole…

Le coup de grâce est venu quand les trains se sont transformé en bus. Le bocage s’est alors divisé en deux  : les ceusses qui avaient passé le cap du numérique et les ceusses qui restaient encore sur le côté.

Les premiers ont couru s’inscrire sur les sites de covoiturage, et ont vu la notion de distance se relativiser instantanément. Compter en heures de voyage s’est mis à ne plus faire aucun sens. Lyon ou Paris pouvaient désormais être indifféremment à 2 heures 1/2 ou à 6 heures de route, voire plus, en fonction des aléas. Impossible de prédire ton heure d’arrivée. Tu pouvais tout aussi bien trouver un trajet qui vienne te cueillir sur la place de ton village ou te retrouver coincé des plombes sur le parking de l’Aire des Vérités, à Lapalisse.

Vierzon en hiver

La révolution de l’économie horizontale venait de transformer ses usagers en un proche parent du chat de Schrödinger pour qui tout serait, dans le même espace, devenu à la fois plus près et beaucoup plus loin.

Les seconds se sont retrouvés dans une cage, à faire tourner le cercle vicieux. Plus le train devenait galère, moins les usagers avaient recours au train, moins la SNCF mettait des trains à disposition, plus ça devenait galère… Au point d’abandonner. Petit à petit, les rames se sont vidées. Les bus multipliés. Et les heures de correspondances éternisées. Qui a déjà attendu plusieurs heures son train en gare de Vierzon en hiver sait de quoi je parle.

Les vieux qui allaient, une fois par an, lécher les vitrines du boulevard Haussmann se sont mis à s’abstenir. Comme ils apprenaient déjà à s’abstenir de beaucoup. Parce que tout ce qui était «  près  » avant, la poste, les impôts, l’épicerie, la boulangerie, les services de la préfecture, toutes ces petites choses que tu pouvais faire à pied ou d’un coup de voiture étaient en train de brutalement s’éloigner. Dans le même mouvement tectonique qui venait de rapprocher Lyon et rejeter Paris.

Une idylle de cinq mois

Et puis, coup de tonnerre, il y a quelques mois. Les Macronbus ont débarqué à Montluçon, rapprochant tout d’un coup Bordeaux de l’Allier. Bordeaux  ! Tout le monde a sauté de joie, la tête déjà remplie de cannelés, de bons concerts et de vin rouge. La purge que c’était, jusque là, d’aller en Gironde  ! Soit tu brisais ton PEL sur une autoroute interminable et tout le temps en travaux. Soit tu te fadais la traversée de la Creuse, du Limousin et des Charentes  : une épopée parsemée de ronds-points et de radars automatiques. Bordeaux, c’était Tokyo. S’y rendre, on n’y pensait même pas.

Et puis là  : Flixbus déboule. Des grands bus confortables, équipés de wifi et tout et tout. On y croyait. On la touchait du doigt, la place des Quinconces. On la voyait déjà, à notre porte, notre nouvelle capitale.

Dans l’enthousiasme, on ne s’était même pas rendu compte que la SNCF avait quasiment supprimé tous les trains pour Limoges – la ligne historique de la cité bourbonnaise – pour les remplacer par des cars avec correspondance. On s’en foutait  : Flixbus nous annonçait le paradis.

Cinq mois, ça a duré, l’idylle. Puis, le 6 septembre  : fermé. La Montagne en a fait sa une. Pas rentable. Pas assez de passagers. Ciao la compagnie. Fidèle à sa stratégie de dealer d’héroïne, Flixbus a commencé par créer le besoin, puis le manque. Puis s’est fait la malle en sentant tourner le vent. Laissant toute une population aux affres de sa nouvelle dépendance.

Sevrage sec. Sans méthadone

Bien sûr, la SNCF n’a pas remis de trains en place pour autant. Sevrage sec. Sans méthadone. Adieu Bordeaux, le Bourbonnais reconnaissant.

Aujourd’hui, les distances, dans le bocage, ça n’a plus de sens. Notre capitale est depuis peu officiellement partie à Lyon, faisant de nous le recoin le plus éloigné d’une grande région qui n’en a pas grand-chose à branler de ce qui peut se passer si loin du Rhône et de sa vallée de pognon.

Y aller en transports en commun  ? Tu oublies, direct. Montluçon / Riom / Vichy / Lyon. T’en as pour, au mieux, cinq heures. Alors tu restes chez toi, ou t’y vas en bagnole. Au choix.

Paris, t’y es en quatre à cinq heures en covoiturage, en fonction des bouchons. En train/bus, avec les correspondances, tu oublies. Pareil. Les plus téméraires roulent désormais jusqu’à Bourges pour prendre le Flixbus qui lui, subsiste d’avoir capté tous les accros alentour.

Depuis 2005 l’aéroport de Clermont-Ferrand accueille une liaison Ryanair vers Porto qui ouvre un boulevard insensé à tous les rejetons de la génération Y. Aussi simple qu’un coup de fil, deux fois moins cher et tout aussi rapide qu’un aller-retour à Paris, tu peux désormais sur un coup de tête t’extirper de ta campagne pour te rendre dans le Minho.

Une Sagres et des olives

Tout goupillé, depuis mon bled au milieu des vaches, je suis à quatre heures et demi porte à porte des rives du Douro. Une heure et quart de covoiturage. Une demi-heure d’attente. Deux heures de vol. Trois quarts d’heure de tram. Et bim  : tu commandes une Sagres et des olives, au pied du marché Bolhão.

J’en revenais, la dernière fois, de Porto. Un week-end fracassant avec les amis portugais glanés au fil des allers-retours. J’avais encore, fraîches et pimpantes, les images de ce concert volé dans un ancien entrepôt du cœur de Matosinhos. Et tout ça me revenait, là, entre mon prêtre et mon gendarme, dans ce silence assourdissant, tandis que je regagnais ma campagne sans y penser plus que ça.

Porto, l’année dernière, j’y suis allé plus qu’à Paris.

C’est là que je me le suis dit  : en 2016, les distances, c’est un concept. Ça n’existe pas plus que le Père Noël ou l’inversion de la courbe du chômage. Ce qui a pu, jusque là, te paraître proche ne le sera plus autant. Et réciproquement. Moulins s’éloigne aussi vite que Berlin se rapproche.

Mes capitales explosent. Se divisent. Se multiplient. Ou disparaissent, en fonction de ce que je peux attendre d’elles. Il n’y a plus de distances. Seulement des destinations.

Une aspirine dans mon cerveau

J’ai fini par retrouver mon bled avec plaisir. Tout y était à sa place. Bien rangé. Et ça faisait l’effet d’une aspirine dans mon cerveau encore rempli de musique et de Vinho Verde.

J’ai remonté la rue en saluant les deux ou trois sempiternels gardiens de pas de portes. Les indéracinables qui, rivés au bocage pour des raisons diverses ne quittent plus l’Allier, voire leur village, depuis belle lurette.

Tous ceux et celles qui n’ont pas pu choper le train du numérique en marche. Tout simplement parce que ce train, personne ne t’explique comment le prendre. Et qu’une fois qu’il est passé  : macache. Il ne fera pas machine arrière pour les beaux yeux d’une poignée de bouseux.

Je les ai imaginés, assistant impuissants au fil des années à la satellisation de leurs commerces, de leurs services, de leurs amis. À la disparition des centres autour desquels ils avaient bâti leur existence. À leur éloignement inexorable des nouveaux codes géographiques. À la création de tous ces gouffres autour de leurs foyers.

Et je les ai vus, tout d’un coup, à des années-lumière de moi.

Source : Rue 89 Le Nouvel Obs

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